Le rôle des communautés en innovation régénérative

Une journée autour de l'innovation régénérative

ARTICLE

Emilie Penazzi

8/28/2026

Le rôle des communautés en innovation régénérative : article complet

Article résumé dans TourismExpress ICI

Région anicinabe depuis des millénaires, façonnée par la forêt et les mines depuis un siècle, l’Abitibi-Témiscamingue a réuni le 18 juin dernier, à Rouyn-Noranda, des acteurs variés, dans un but commun, autour d’une même table : le secteur minier, le tourisme, le milieu municipal, la recherche universitaire et l’économie sociale. Cette première est aussi le premier événement public du Pôle d’innovation régénérative de la région, porté par sa Directrice France Lemire et avec l’appui du MT Lab, l’incubateur québécois en innovation touristique. Après plusieurs mois de travail et de réflexion, ils ont réussi le pari de rapprocher plusieurs secteurs et établir un dialogue commun autour d’une appartenance au même territoire.

Régénérer un territoire, est-ce une expertise que l’on applique de l’extérieur, ou une intelligence que les communautés produisent ensemble ?

La journée a conforté une conviction forgée au fil de mes années de terrain : l’innovation régénérative gagne en profondeur lorsqu’elle s’appuie sur une collaboration réelle entre les communautés d’un territoire et les institutions, bien davantage que sur l’addition de solutions développées en vase clos. Là où le tourisme durable cherche à limiter son empreinte, l’approche régénérative ambitionne de restaurer activement le territoire et de le transformer par la collaboration de ses communautés. Tout en sachant qu'un même territoire peut avoir plusieurs identités : locale, régionale, nationale.

Trois dimensions de cette collaboration se sont dessinées au fil des échanges : une dimension historique, qui rappelle sur quel sol et sur quelle mémoire on bâtit, une dimension environnementale, qui ancre la démarche dans un lieu habité, et une dimension sociale, qui crée du lien autant que de la valeur.

Régénérer suppose de savoir sur quoi l’on bâtit

En marge du programme officiel, j’ai eu le privilège d’un long échange avec Ejinagosi Kistabish, porte-parole anicinabe dont le rôle, au fil d’une vie, a été de faire le passeur entre les langues et les mondes. Son enseignement éclaire d’une lumière particulière ce qui s’est dit ce 18 juin. Découvrez un extrait audio de cet entretien à la fin de l'article.

Selon lui, la régénération risque de poser ses fondations dans un vide lorsqu’elle s’attache à un territoire dont elle ignore les noms et l’histoire. Pour mieux travailler ensemble, pour ancrer une démarche qui fasse réellement sens, il faut d’abord se souvenir sur quelle terre l’on évolue et sur quelle histoire l’on construit son avenir.

C’est aussi cela, et peut-être d’abord cela, le régénératif : rendre à la communauté, chacun à son échelle.

Parmi les six projets réunis au sein du pôle régénératif du programme Empreinte+ du MT Lab, la Cartographie des Présences Invisibles se définit comme un laboratoire de narration participative qui invite habitants et visiteurs à co-créer des parcours immersifs et à valoriser les mémoires locales. Donner une voix aux présences que le regard pressé oublie, c’est aussi transformer l’expérience du visiteur, qui cesse de traverser un paysage et commence à vivre une histoire. On prend soin véritablement de ce que l’on connaît et de ce à quoi l’on appartient.

Régénérer un lieu que l’on habite

La deuxième dimension ancre la démarche au sein du territoire en tant que lieu. France Lemire, directrice du Pôle, l’a formulée avec une justesse qui désamorce les faux débats : l’extraction en Abitibi demeurera, parce que le monde a besoin de métaux. La vraie question devient celle de la régénération des sites après l’exploitation. Réussir un modèle de régénération dans une région ressource, dit-elle, ferait pencher la balance et offrirait un exemple que d’autres territoires pourraient suivre. Les projets du pôle régénératif donnent corps à cette ambition forte. Flotexa développe des îlots flottants végétalisés qui mobilisent les plantes, les micro-organismes et le mycélium pour améliorer la qualité de l’eau et régénérer les écosystèmes aquatiques. EcOasis, de son côté, restaure des milieux naturels abîmés par les activités humaines. L’un soigne l’eau, l’autre la terre, et tous deux transforment la promesse de France Lemire en gestes mesurables sur le territoire.

Régénérer crée d’abord des liens

La troisième dimension touche à ce que la régénération produit avant même ses résultats mesurables : du lien entre les habitants d’un territoire comme terre d'accueil. Martin Lessard, directeur général du MT Lab, en a livré son analyse pragmatique. Le Pôle, rappelle-t-il, « accompagne d’abord la relation avant d’accompagner la solution ». L’ajustement se veut réciproque, le marché ayant à éduquer autant que la jeune entreprise a à s’adapter, et la recherche d’une formule réplicable prime sur la solution unique. Une bonne idée, même excellente, s’enracine seulement si la région en perçoit le besoin et se l’approprie. Le Hub du Vieux Noranda incarne cette logique : espace techno-créatif partagé au cœur du quartier, il réunit ateliers de réparation, coworking, parc végétalisé et radio communautaire pour nourrir l’entrepreneuriat local et l’engagement citoyen. La valeur naît alors de la rencontre entre des porteurs de projet et un milieu prêt à les accueillir, davantage que de l’importation d’une réponse toute faite.

Un système, bien davantage qu’une addition de bonnes volontés

Ces trois dimensions se tiennent. Une régénération environnementale déconnectée de son ancrage historique se construit dans un vide. Une innovation sociale isolée de la collaboration intersectorielle retombe dans le cloisonnement dont la journée du 18 juin cherchait à sortir. Frédéric Arsenault, président de Tourisme Abitibi-Témiscamingue, exprimait en ouverture de cette journée le souhait que le milieu entrepreneurial, l’éducation, la recherche, le tourisme et l’économie sociale convergent vers un même objectif, un développement bénéfique pour les communautés et transmissible aux générations suivantes. Le territoire devient régénérateur quand ses communautés acceptent de se lire ensemble, dans leur histoire, leur environnement et leurs solidarités, plutôt que de juxtaposer des initiatives parallèles.

Cette convergence repose déjà sur des actions concrètes au cœur du territoire. La table ronde de la journée en a réuni trois visages : Geneviève Aubry, du Collectif Territoire, Patrick Lavoie, d’Eldorado Gold Québec, et Mélanie Perreault, de Centraide Abitibi-Témiscamingue et Nord-du-Québec. Un acteur de la mobilisation citoyenne, un acteur industriel et un acteur de la solidarité sociale autour d’une même réflexion. Eldorado Gold Québec mène depuis 2020 un Plan d’équilibre énergétique et écologique qui a permis, en partenariat avec l’Association forestière de l’Abitibi-Témiscamingue, la plantation de plus de 87 000 arbres et le reboisement d’anciens sites miniers, contribuant à capter plus de 11 000 tonnes de CO2. Qu’un acteur minier et une organisation de l’économie sociale partagent la même table de réflexion sur la régénération d’un territoire en dit long sur le potentiel de la sortie du travail en silo.

En anicinabe, Abitibi désigne le lieu où les eaux se divisent. Des millénaires plus tard, c’est peut-être ici qu’elles se rejoignent, là où extraire et régénérer cessent de s’exclure.

Cet article est accompagné de l’entretien intégral avec Ejinagosi Kistabish, porte-parole anicinabe, mis en musique. Sa parole porte la mémoire de ceux qui ont habité ces terres bien avant qu’on leur donne un autre nom, et celle des enfants arrachés à leurs familles au nom d’une assimilation qui a marqué des générations. Comprendre ces histoires, c’est la première condition pour ancrer le régénératif dans le respect de chaque territoire et de chaque culture qui l’habite.

Photo : France Lemire, Directrice du Pôle Inoovation Régénérative, crédit photo Christian Leduc.

Avec Emilie, Bonjour !, mes missions consistent à accompagner et structurer des projets touristiques et d'hébergements dans leur réalisation. Vous avez une ambition et souhaitez en discuter ? Contactez-moi pour une première rencontre gratuite.

Consultante indépendante spécialisée en projets hôteliers et touristiques au Québec

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